Lettre à B.
Nicolas | 16 mars 2010Aujourd’hui, ciel gris, moins de 10 degrés. Le vent a soufflé fort ces derniers jours, un tee-shirt s’est encore envolé de mon balcon où il était en train de sécher, retrouvé hors d’atteinte dans un arbre à côté de la fontaine éternellement éteinte de la résidence. J’ai déjà perdu bien avant ça une serviette de bain et une de mes chemises préférées.
Il y a une semaine, il a neigé. Je me rappelle, en revenant du déjeuner j’en avais dans les yeux, c’était presque désagréable, et mon manteau en a été couvert. Mais le soir, quand elle a recommencé à tomber alors que je trainais au bord de la rivière Suzhou, ça m’a apaisé. Et les quelques jours qui ont suivi, 10 degrés, puis 15, puis 20. Ça sentait bon l’odeur de printemps, voire l’odeur d’été. Comme quand j’étais à La Rochelle. J’adorais aller me balader à la plage le dimanche. Je sortais de mon studio, je traversais le parc et j’arrivais sur la plage de la Concurrence, une petite plage de ville. La plage des Minimes est bien plus grande, mais bien plus éloignée du centre-ville, et surtout moins mélancolique. La plage des Minimes, c’est bien pour les soirées de fin d’année avec alcool à volonté, pas pour déprimer sur un banc un soir de grand vent. Tu as déjà été à La Rochelle ?Ma soeur et son copain ont acheté une petite maison à 15 minutes à pied de la station RER B Massy – Palaiseau, pas trop loin de Orsay. J’y ai dormi plusieurs fois. 50m², mais bien agencée : au rez-de-chaussée, le salon, avec la cuisine dans la même pièce séparée par un muret. Une grande table ronde pour manger (j’y ai pris des petit-déjeuner extra, avec un café Nespresso, du jus d’orange multivitaminé, des céréales fourrées au chocolat et de la brioche (pourquoi Firefox essaye de corriger multivitaminé en me proposant multivibrateur ?)). A l’étage, une salle de bains moderne, leur chambre, et une petite chambre d’amis garnie d’un clic-clac. Je crois qu’ils en ont au moins pour 30 ans de remboursements…
Je suis sûr que tu ne m’as pas écouté, que tu n’as pas pris ton vélo pour ramener plein de Haruki Murakami. C’est pas un reproche. J’en profite juste pour t’en reparler. Je suis tombé sur lui par hasard : j’avais entendu parler sur un blog de Ryu Murakami, un autre écrivain. J’ai été lire les résumés de ses romans sur Amazon : c’était très déprimant. Alors j’ai regardé les autres résultats de la recherche sur Murakami. Il y avait des titres comme “Le passage de la nuit”, “La course au mouton sauvage”, “La ballade de l’impossible”, “Chroniques de l’oiseau à ressort”. C’était quelques jours avant de reprendre l’avion, en août dernier. J’ai pris la voiture pour aller en acheter à Cultura (c’est pratique d’avoir son permis, hein ?) et j’en ai ramené plein. J’en ai reçu d’autres à Noël. Je suis en train de lire le dernier, je crois que je vais être en manque après. S’il te plait, lis-les, tous, même ceux qui font mal, même ceux où on ne sait pas ce qu’il a fumé, même ceux qui sont mal traduits. Si je devais mourir demain, ce serait ma dernière demande, mon testament.
Tu pars quand pour Paris ? J’ai été voir l’appartement dont tu m’as donné le lien, pas mal, j’avoue. J’attends de voir les photos de l’appartement que tu auras vraiment. 20m² avec mezzanine c’est bien je pense, je ne sais pas ce que tu auras au final.
Non, je ne suis jamais allé au bar Vendôme, ni dans aucun autre bar parisien. Je n’ai jamais vécu à Paris. Je l’aurais sûrement fait si je n’étais pas parti en Chine.
J’ai lu ton texte, plusieurs fois. Je ne te cache pas qu’il m’a fallu user d’un dictionnaire en ligne. Je n’ai pas compris les références non plus. Je ne suis pas intelligent. Je l’ai relu encore une fois après avoir lu ton mail, en écoutant la chanson de Muse. Je l’ai trouvé froid, mais poignant et intéressant. Je n’arrive pas à définir mieux ce que j’en pense. Ce que je peux dire avec certitude, c’est que ce n’est pas du Marc Lévy (j’utilise son avant-dernier roman offert par ma sœur comme cale-table).
J’ai eu 25 ans le 16 février, il y a un mois jour pour jour à l’heure de Shanghai (déjà minuit passé). Un quart de siècle. Bientôt, ma vie sera casée. Sans toi. Il sera trop tard pour reculer. Je me rappelle quand on s’est rencontré : j’étais jeune, innocent, et stupide. Maintenant, je suis moins jeune, moins innocent, et plus réaliste. Je sais pourquoi je t’ai dit “Adieu” il y a plusieurs années. Je ne sais pas pourquoi tu es revenue avant mon départ. Je ne sais pas pourquoi je t’ai recontactée le mois dernier après six mois d’absence. Dans la vie, il y a des portes qui s’ouvrent et se ferment selon les moments, selon les saisons. Je ne sais pas si j’aurais pu faire autrement, si ça aurait pu être différent.
Sois heureuse à Paris.
Nicolas





